z223. La Blague Turkmenistan

A l’heure de la mondialisation, des médias de masse (TV satellite, internet…), de l’immigration fréquente et du voyage facile, l’homogénéisation des sociétés guette. De plus en plus, les gouvernements du monde entier se posent la question de leur identité. Qui suis-je ? Qu’est ce qui me rend différent de l’autre ? Comment unifier mon peuple ? Ces questions sont présentes à l’esprit des chefs d’état aux 4 coins du monde.

 

Ce thème du besoin d’identité des pays et des peuples est un vaste sujet que je développerai dans mon livre, que je débuterai au début de l’année prochaine.

Pendant mon tour du monde, j’ai eu l’occasion de faire un tour de ces “besoins d’identité » existant sur la planète. Certains des pays traversés construisaient leur identité par rapport à des personnes fortes de leur histoire (exemple de la Mongolie avec Gengis Khan, de la Chine avec Mao Zedong, etc.), d’autres sur leur idéologie (idéologie « Juche » en Corée du Nord), d’autres sur leur religion (pays Islamiques notamment) et d’autres sur un culte de la personnalité de leur président.

 

Dans ce domaine, le Turkménistan est sans aucun doute le meilleur exemple existant aujourd’hui dans le monde. Ce petit pays de quelques 5 millions d’habitants que j’ai dû traverser rapidement en 5 jours avec un visa de transit est très surprenant et pour le moins original. Avant de me rendre dans ce pays, je pensais que le culte de la personnalité du président défunt Kim-Il-sung en Corée du Nord était le plus significatif au monde, je m’étais trompé. Le Turkménistan et son leader Saparmyrat Niyazov, rebaptisé Türkmenbaþy (ou en français le « Chef des Turkmènes », prononcer « turk-mène-ba-chi ») détiennent bel et bien la palme d’or dans ce domaine. Regardez à droite, regardez à gauche ou regardez au-dessus de vous et vous verrez le visage sculpté ou en photo de cet homme décédé au mois de décembre 2006. Une véritable folie.

 

« Ce n’est pas mon choix mais celui de mon peuple » aimait répéter cet homme orphelin depuis le terrible tremblement de terre de 1948 qui a détruit la capitale Achgabat et tué plus de 120.000 personnes. A l’image de la Corée du Nord, le pays vit aujourd’hui à l’heure de l’histoire de son président. Les statues des membres de sa famille sont partout, les mois de l’année ont été rebaptisés (le mois d’Avril est devenu le mois dédié à sa maman, le mois de janvier celui du président), la fête nationale correspond à son anniversaire, etc., Mr. Niyazov est au centre de toute la vie Turkmène.

 

Ci-dessous, quelques photos de ce culte de la personnalité :

 

La statue principale. Dans la capitale Achgabat, dans laquelle j’ai passé 3 jours, la statue du président domine la ville. Cette statue tourne pendant toute la journée de façon à toujours être face au soleil.

 

 

D’autres photos et statues du président.

 

 

Le taureau que vous voyez sur la photo ci-dessus correspond à une légende disant que les tremblements de terre sont la conséquence de son réveil. Le petit bébé doré dessus est le miraculé Mr Niyazov survivant aux secousses dans les mains de sa maman, qui elle, ne survivra pas.

 

A la question « qu’est ce que les gens pensent de ce culte de la personnalité ?« , la réponse qui m’a été donné à plusieurs reprises fut « Ludo, ici, les gens n’ont pas le droit de penser. Ils acceptent et c’est tout« .

 

Car oui, le président Niyazov ne s’est pas contenté de construire un culte de la personnalité dans son pays mais il en a fait une véritable dictature, où toute forme d’opposition est absolument interdite et où chacun de ses souhaits sont considérés comme des ordres. L’histoire raconte par exemple que le président n’aimait pas les dents en or (nombreux locaux dans cette région en portent) et que le jour d’après sa déclaration, la majorité de la population en portant les avait abandonnées. Il paraît également que lorsque le président a arrêté de fumer, il invita sa population à faire de même.

 

Bien entendu, le Dieu Niyazov se devait également d’avoir son livre sacré. Celui-ci s’appelle « Ruhnama« . Chaque étudiant Turkmène se doit de le lire et d’en apprendre régulièrement des parties par cœur. Ce livre dicte l’attitude que doit adopter le peuple Turkmène, les règles de base de la société et l’identité du pays. Ce livre, aujourd’hui accessible partout, est omniprésent et visible un peu partout à travers la ville. Quelques photos ci-dessous du monument dédié à ce livre et de panneaux au bord des routes de la ville…

 

 

 

Ce culte de la personnalité aurait pu à lui seul me distraire pendant ces 5 jours de transit mais le spectacle va bien plus loin au Turkménistan. M. Niyazov avait pour objectif de faire de la ville d’Achgabat l’une des plus belles villes au monde. Un pari insensé pour une ville qui n’avait aucun relief il y a encore une dizaine d’années. Mais voilà, le Turkménistan dispose d’importantes ressources naturelles, notamment de pétrole et de gaz naturel, et l’ancien président avait des idées de grandeur. En 10 ans, une centaine de superbes tours en marbre blanc (souvent construites par le groupe Français Bouygues) sont sorties de terre et Achgabat « by night » a aujourd’hui des allures de New York. Quelques photos de certains de ces bâtiments ci-dessous.

 

 

Photo ci-dessous du palais du président et du centre culturel Turkmène :

 

 

Si le pari du défunt président est progressivement en train de se concrétiser (car la ville, malgré ses allures de Disneyland, est maintenant très belle, il faut bien l’avouer), il est important de ne pas se laisser influencer par ce qui n’est qu’une apparence. Ce pays est une blague. Grattez un petit peu et vous vous apercevrez que la moitié de la population n’a pas d’emploi, que les droits fondamentaux des humains ne sont pas respectés et que toute cette apparence n’est que le fruit d’argent reçu pour ses ressources naturelles. C’est bien connu. Plus il y a de ressources naturelles, plus les gouvernements sont corrompus et se comportent en dictateur. Les dollars du pétrole, la population locale n’en a jamais vu la couleur. « Nous sommes heureux d’avoir une belle ville mais nombreux sont ceux qui considèrent qu’il y a d’autres priorités. La majorité de la population vit dans des conditions effrayantes, n’a aucun droit et aimerait pouvoir étudier davantage » me confiera Roxanna, une jeune demoiselle Turkmène parlant Anglais.

 

Mon expérience personnelle fut assez courte dans ce pays mais très intéressante. J’ai eu bien davantage de liberté que j’en avais en Corée du Nord (où je ne pouvais pas me déplacer seul et ne pouvais pas parler à la population locale). J’ai pu parler à plusieurs locaux mais la barrière linguistique rendit la communication souvent assez difficile. Très peu nombreux sont ceux qui parlent la langue de Shakespeare au Turkménistan. Durant les 3 jours passés dans la capitale, je logeais chez l’ambassadeur du Vatican, un homme très sympathique représentant la très petite minorité Chrétienne du pays. Il ne dispose que de très peu de liberté mais s’estime heureux que sa petite chapelle puisse tout de même exister. « Je dois me battre tous les jours pour la survie de ma chapelle et prie pour qu’elle puisse subsister » me dit-il.

 

Présent depuis plus de 10 ans à Achgabat, cet homme en a vu de toutes les couleurs et ses témoignages furent passionnants. Sa photo ci-dessous.

 

 

La mort du président Niyazov au mois de Décembre 2006 fut inattendue et sa succession très disputée. Le nouveau président élu (les élections étaient paraît-il un véritable théâtre) a visiblement souhaité ouvrir davantage le pays vers l’extérieur. Une ouverture progressive mais bel et bien réelle. « Nous avons aujourd’hui un peu plus de liberté mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir me considérer comme satisfaite » me dira Roxanna. Les connexions internet, certes contrôlées, sont aujourd’hui permises, l’accès à la télévision étrangère via les satellites est toléré (interdit en théorie mais pas en pratique), les contrôles militaires sur les routes du pays sont un poil plus souple et l’investissement étranger est plus important qu’il ne l’était…

 

Ci-dessous, photos de bâtiments avec des satellites leur permettant de recevoir la télévision étrangère (chose par exemple impensable en Corée du Nord) et photo d’un café Internet (appartenant au gouvernement et très cher).

 

 

Pour information, le Turkménistan a tellement de ressources naturelles que l’énergie est gratuite, l’eau est gratuite et l’essence très bon marché (le plein d’une voiture coûte entre 1 et 2 dollars). La vodka, qui coule à flot dans ce pays, est quant à elle, moins chère que le Coca-Cola.

 

La traversée des douanes Turkmènes aura été la pire que j’ai eu depuis le début de mon tour du monde. Une bonne demi-heure de fouilles, les inspecteurs me demandant de leur montrer le contenu de mes CDs, me demandant de regarder mon ordinateur portable, mes photos et analysant chacun de mes médicaments…Une demi-heure de perdue mais aucune conséquence, j’ai pu rejoindre l’Iran, où je me trouve actuellement sans difficultés.

 

A bientôt