z170. Accidents de parcours

Faire une traversée d’un océan sans incident est chose assez rare. Je m’étais donc préparé à l’éventualité de vivre quelques moments difficiles durant cette traversée du Pacifique. J’étais cependant bien loin de m’imaginer que par 2 occasions, nous nous serions retrouvés à deux doigts de perdre le bateau. Retour sur 2 accidents de parcours qui se sont bien terminés mais dont l’issue aurait pu être bien différente…

 

Acte 1 : Traversée Panama-Galápagos. Une traversée mouvementée

 

Panama city, 17 septembre 2005. Il est 10h25, les amarres sont maintenant lâchées, Venus, le catamaran sur lequel je vais travailler en tant qu’équipier pour traverser le Pacifique, est maintenant lancé en direction des îles Galápagos, première étape d’un voyage d’environ 3 mois qui devrait m’emmener jusqu’en Nouvelle-Zélande, à quelques 13.000 Kms de là…Une première étape non seulement bien mouvementée mais qui aurait pu tourner au cauchemar. Récit.

 

Comme je vous l’avais écrit dans une précédente brève, j’ai décidé de redescendre de Mexico city jusqu’à Panama, afin d’augmenter mes chances de trouver un bateau partant vers le Pacifique, sur lequel je pourrais travailler en tant qu’équiper et ainsi pouvoir progressivement rejoindre l’Australie.

 

Si le mois de Septembre n’est sans doute pas le meilleur pour trouver une embarcation, du fait du sens des vents (les meilleurs sont janvier, février et mars), la traversée reste cependant possible hors saison. Ainsi, après quelques jours de recherche entre les marinas de Panama city et celle de Colón (seconde ville de Panama, située au départ du canal de Panama), j’ai fini par trouver Kevin, Néo-Zélandais de 59 ans, se préparant pour une traversée de 3 mois afin de rejoindre son pays natal, à bord d’un joli catamaran de 12 mètres de long (voir photo ci-dessous). Après quelques minutes de discussion, celui-ci a gentiment accepté de « m’embaucher » en tant qu’équipier, afin de l’aider dans la navigation, de faire la vaisselle, la cuisine…

 

Le catamaran « Venus » à la marina de Colón, Panama, le jour de ma première rencontre avec Kevin :

 

 

Une fois les provisions et derniers réglages effectués, le « Venus » pouvait alors tranquillement s’éloigner des côtes Panaméennes en direction des îles Galápagos, une traversée de 850 milles marins (environ 1500 Kms) avec des vents venant du sud ouest, donc contraires à notre sens de navigation.

 

Après une première journée plutôt tranquille, des vents forts nous viennent droit dans le nez, nous obligeant à faire de nombreux triangles. Ces vents contraires resteront pendant toute la durée de la traversée. Malgré un objectif de navigation fixé par le GPS, situé à 240 degrés, il nous est pendant bien longtemps impossible d’aller entre 150 et 310 degrés. La durée de la traversée estimée à l’origine à 8 jours doit alors être rallongée à 17 jours !

 

Aller contre le vent non seulement rallonge la durée de navigation mais la rend aussi beaucoup moins agréable, étant donné que chaque vague devient alors un véritable obstacle. Ainsi, outre les casseroles de spaghetti avec de l’eau chaude reçues sur les pieds ou les nombreux bols de lait renversés, c’est surtout de nombreux dégâts matériels que causent ces vagues de plusieurs mètres de haut, d’un océan Pacifique pas si pacifique que cela…

 

Après 17 jours de traversée, lors desquels un des deux moteurs, une pompe à eau (nous obligeant à sortir une centaine de seaux d’eau par jour du fond du bateau), le pilote automatique (nous obligeant à passer de nombreuses heures au volant), la grand voile et un gouvernail de direction furent victimes des nombreuses vagues, nous arrivons vers l’île de Santa Cruz (voir carte ci-dessous), principale île des Galápagos, pensant que le plus dur est derrière nous.

 

La carte des îles Galápagos avec la position de notre bateau par rapport à l’île de Santa Cruz :

 

 

Erreur !!! L’île volcanique de Santa Cruz devait encore être contournée de nuit avant d’arriver à Puerto Ayoro, principal port des îles Galápagos.

 

Il est 23h00, Kevin me réveille afin que je prenne sa place au volant du bateau. Les vents n’étant pas favorables, l’utilisation du moteur est préférable. Faute de pilote automatique en état de marche, la présence de l’un d’entre nous au volant est indispensable, d’autant plus que les côtes sont très proches. Le GPS, réglé par Kevin, indique un objectif à 200 degrés. Mon rôle est alors de suivre la boussole située devant le volant et chercher à rester le plus proche possible des 200 degrés. Mais voilà, on ne contrôle pas un bateau comme on contrôle une voiture. 200 degrés veut donc dire un coup à 170 degrés, puis un autre à 230 degrés…Plusieurs heures durant, je tourne le volant au rythme de ce que me dit la boussole, gardant en tête que les vents et les courants me poussent davantage vers les 230 degrés, donc vers la côte.

 

Il est alors 3h30 quand une vague plus forte et différente des autres pousse le bateau fortement sur la droite. Il fait nuit noire, je ne peux rien voir mais comprends alors que j’ai été trop vers les 230 degrés et pas assez vers les 170, donnant une moyenne plus proche des 210 que des 200 ; je file donc tout droit sur les rochers…Je tourne alors violemment le volant à gauche et mets les moteurs à fond, cherchant à repartir vers le large, mais une autre vague emmène le bateau encore un peu plus vers la côte et heurte violemment un premier rocher (à une vitesse de 6 nœuds soit plus de 10 km/h ce qui est rapide sur la mer)…Les tiroirs sortent alors tous des meubles, le réfrigérateur fait de même, une partie de la vaisselle casse, Kevin est violement sorti de ses rêves…je fais alors marche arrière avec le moteur mais la prochaine vague nous emmène complètement sur les rochers, fort heureusement peu élevés…le bateau est alors coincé sur ces rochers et complètement hors de l’eau l’espace de quelques secondes avant que le reflux nous permette de revenir dans l’eau…Kevin prend alors le volant, je m’en vais à l’avant du catamaran pour voir les options possibles afin de sortir de cette situation, pour le moins difficile. Je regarde à gauche, j’aperçois dans le noir des rochers, je regarde devant, des rochers, je regarde à droite, des rochers…je crie alors à Kevin « 180 degrés, back ! »…Partir en sens inverse est alors la seule solution mais une nouvelle vague nous repousse vers les rochers, abîmant le bateau encore un petit peu plus avant que nous puissions enfin sortir de cette zone peu propice à la navigation. Toujours à l’avant, Kevin m’appelle et me dit « Come here, check if we have water in the boat » (viens ici, vérifie que nous n’ayons pas d’eau dans le bateau)…

 

Avoir de l’eau dans le bateau signifierait ni plus ni moins que le bateau serait en train de couler progressivement, nous obligeant à sortir de l’embarcation et rester spectateurs du désastre sur les rochers. Merci mon Dieu, aucune trace d’eau dans le bateau, le catamaran est très solide et peut repartir sans souci. Un voilier monocoque aurait quant à lui basculé sur le côté et aurait peut-être coulé, mais un catamaran est bien plus stable et très difficile à faire couler…Dans l’éventualité d’un naufrage, sans doute n’y aurait-il eu aucune victime humaine étant donné la proximité des côtes, mais voir son bateau couler n’est pas du meilleur goût…

 

La faute à qui ? A Kevin et moi en fait. « C’est de ma faute, je n’ai pas pris assez de précaution dans le réglage du GPS, tu ne pouvais pas savoir » me dira Kevin. J’ai cependant ma part de responsabilité ayant navigué trop à tribord et pas assez à bâbord… Et la carte maritime ? Elle n’indiquait tout simplement pas ces rochers, comme quoi il faut toujours faire attention lorsque l’on navigue près des côtes la nuit. Et pourquoi n’avons-nous pas attendu la journée pour arriver ? comme quelqu’un me l’a demandé… les courants importants ne nous permettaient pas de laisser le bateau naviguer librement et nous auraient emmené vers les côtes…

 

Par chance, les îles Galápagos sont très touristiques et ont l’habitude de recevoir des voiliers ayant tous types de problèmes ; nous avons donc trouvé sans difficulté de la main d’œuvre, nous aidant dans toutes les réparations nécessaires avant de partir vers les îles Marquises, en Polynésie Française. Durée prévue de la prochaine traversée : 25 jours. Distance : 3500 milles marins (6300 Kms) avec vents dans le dos cette fois-ci, ce qui est bien mieux.

 

Quelques photos des dégâts très limités qui auraient pu être bien pires…

 

 

Acte 2 : Aitutaki, îles Cook, l’enfer au paradis pour Venus

 

Au départ de Bora Bora en Polynésie, notre plan est simple. Rejoindre le Royaume de Tonga en 10 jours car la famille du skipper Kevin, basée en Nouvelle-Zélande, vient nous y

rejoindre pendant 1 semaine. Les vents étant très faibles, de nombreuses heures de moteur furent effectuées afin de rester dans les temps, provoquant la réaction de Kevin « Nous allons passer tout près de l’île d’Aitutaki dans les îles Cook, on va s’arrêter quelques heures pour prendre de l’essence et voir à quoi ressemble cette île qui a très bonne réputation en Nouvelle-Zélande ».

 

Toujours ouvert à la découverte de nouveaux endroits, je me réjouis de ce nouvel arrêt dans une île dont je n’ai jamais entendu parler par le passé.

Il est 21h lorsque nous nous rapprochons de cet atoll (voir photo de l’atoll ci-dessous et sa situation géographique).

 

 

 

Malgré la pleine lune nous donnant un peu de lumière, il ne nous est pas possible de rentrer de nuit, le canal permettant l’accès au port est très étroit (selon notre livre de référence) et il serait risqué de s’approcher trop près des récifs coralliens la nuit. Se retrouver bloqué sur des récifs est le cauchemar de tout navigateur, et malgré que nous ne soyons pas spécialement en avance dans notre calendrier, prendre ce risque serait tout simplement stupide. Notre décision est donc de jeter l’ancre à l’extérieur des récifs et ainsi attendre la levée du jour pour rentrer dans le port. Ainsi, très lentement avec le moteur, nous regardons la profondeur de l’eau afin de savoir s’il nous est possible de jeter l’ancre. Je reste pour ma part à l’avant du bateau, vérifiant qu’il n’y ait pas de rocher sur notre chemin, les vagues se cassant quant à elles assez loin devant et notre marche de manœuvre semble bonne.

 

La profondeur indique une trentaine de mètres sur le sondeur et Kevin se rapproche prudemment de l’île à basse vitesse « Si la profondeur reste trop importante, nous retournerons au large et attendrons la levée du jour » me dit-il, gardant en tête l’épisode malheureux des Galápagos.

 

Tout d’un coup, en moins de 3 secondes, le sondeur indique une profondeur passant de quelques 30 mètres à …1 mètre, le catamaran heurte alors, à basse vitesse, le début des récifs. C’est aujourd’hui la marée la plus haute du mois, et de nuit, il nous est impossible de voir quoi que ce soit. Les récifs sont en fait bien plus proches que ce que nous pensions, les vagues se cassant loin devant et l’océan étant très calme ce soir-là.

 

S’apercevant rapidement que nous nous sommes aventurés un peu trop près des récifs, Kevin met alors la marche arrière, mais une vague nous pousse un peu plus sur les rochers, bloquant la partie gauche du catamaran. Le bateau se retrouve alors dans une position très inconfortable, complètement penché, la partie droite dans l’eau, la partie gauche sur les récifs. Cherchant à sortir au plus vite de ce guet-apens, nous mettons alors la puissance maximum en marche arrière, mais il est déjà trop tard, les récifs attrapant un bateau ne le relâchent pas si facilement. Chaque vague arrivant confirme alors le début d’un enfer pour Venus qui est alors pris au piège et poussé de plus en plus loin sur les récifs et des côtés, cette fois-ci dans une cacophonie de bruits terribles « crrrrrrrrrr, crac, boum ». Tout ce qui pouvait être cassé sous le bateau, le fut, notamment les 2 gouvernails de navigation (changés aux Galápagos, voir ci-dessus). Fort heureusement, le catamaran dispose de 2 solides quilles, permettant d’éviter le contact de la structure principale avec les récifs, et ainsi d’avoir de l’eau rentrant à l’intérieur du bateau. Il nous faut alors nous rendre à l’évidence, nous sommes bloqués et ne pourrons pas nous sortir de cette situation tous seuls.

Je prends alors la VHF (radio), canal 16 (urgence) et émets un appel d’urgence « Mayday (SOS), mayday, ici le catamaran Venus, quelqu’un copie ? Notre bateau est bloqué sur les récifs à l’entrée de l’île ». L’île anglophone d’Aitutaki (sous protectorat de la Nouvelle-Zélande, l’Anglais est la seconde langue de l’île) est très petite et compte moins de 1800 habitants.

1 appel, puis 2, 3, 4, personne ne répond. Au 5ème appel, un homme, visitant sa maman à l’hôpital de l’île et ayant entendu « Mayday » dans la salle d’à côté, répond « Ici, Joyo, que puis-je faire pour vous ? ». Dieu merci, l’hôpital laisse toujours la VHF allumée et nous sommes alors en contact avec un local. « Bonjour Joyo, notre catamaran, VENUS, avec à bord 2 personnes, un Néo-Zélandais et un Français, est bloqué sur les récifs à l’entrée de l’île, nous ne pourrons nous en sortir seuls. Nos vies ne sont pas en danger et pas d’eau rentre dans le bateau pour le moment ». Cherchant à nous aider, cet aimable local passe alors plusieurs coups de téléphone avant de reprendre contact avec nous « Personne ne peut venir secourir ce soir et il serait par ailleurs trop dangereux de le faire, de tels risques ne peuvent être pris si aucune vie n’est en danger, quelqu’un viendra à 7h demain matin. Je vous donne un numéro de téléphone à appeler au cas où la structure venait à être touchée et l’eau venait à entrer dans le bateau »…Il nous fallait donc attendre la nuit entière sur ces récifs pour que quelqu’un nous vienne en aide. La marée baissant progressivement, le bateau sort alors complètement de l’eau, restant perché mais stabilisé sur ces récifs, quelques vagues venant de temps en temps le bouger.

 

Ci-dessous, une photo prise par notre futur sauveteur vers 7 heures du matin, à marée basse. A l’arrière, vous pouvez voir l’ancre jetée afin d’éviter d’avancer davantage sur les récifs.

 

 

Kevin se prend alors la tête entre les mains et se traite de tous les noms. « Le bateau est perdu, je n’ai pas d’assurance (elle était trop chère au départ) et même si on le récupère, cela coûtera une fortune. Je vais appeler ma famille et leur dire d’annuler le voyage à Tonga, et je pense que je vais repartir en avion pour la Nouvelle-Zélande, désolé pour toi Ludo »…dit-il dans un moment de profond désespoir…Je lui dis alors d’attendre avant d’appeler, rien ne sert d’inquiéter sa famille alors que nous n’avons aucune information, un jour de plus où de moins ne changera rien. De mon côté, je m’imagine déjà devoir attendre sur cette petite île, probablement plusieurs mois vu que la saison n’est pas la bonne, le passage d’un autre voilier pour continuer ma route vers l’Australie, changeant ainsi tous mes plans.

 

La nuit passe donc, la première de ma vie passée sur des récifs, et vers 7h arrive un homme sur un bateau avec un moteur de 170 CV. Cet homme, Mike, très sympa, vient se rendre compte des dégâts et nous dit « cela est déjà arrivé à plusieurs reprises, je pense pouvoir vous aider à sortir de là, mais je pense que vous aurez de nombreux dégâts pour lesquels je ne peux être tenu responsable. Par ailleurs, je n’ai aucune volonté de garder votre bateau, je ne souhaite que vous aider » déclare t-il.

 

Comme vous le savez peut-être, les aspects légaux d’un sauvetage sont assez complexes, et le sauveteur peut, sous certaines conditions, devenir le nouveau propriétaire. Dans le même ordre d’idées, un navire quitté, ne serait-ce que quelques secondes en situation de détresse, est considéré comme abandonné, et la personne venant pour sauver le bateau en devient le nouveau propriétaire, il est donc important d’écrire un mot disant que nous gardons la possession du bateau. N’ayant pas quitté le bateau une seconde, ce cas de figure ne fut pas le notre, mais nous avions tout de même écrit un petit mot au cas où (voir photo ci-dessous)

 

 

« Je vais rassembler 2 bateaux et plusieurs de mes amis pour vous venir en aide, nous serons là à 11h30 du matin, quand la marée sera de nouveau haute » nous dit-il. N’ayant absolument aucune autre solution, nous acceptons son aide sans hésiter.

 

Vers 11h30, Mike le sauveteur revient alors et, avec 15 autres personnes, attachent de nombreuses cordes reliant notre bateau aux 2 autres, le sauvetage peut alors commencer. Environ 1 heure sera finalement nécessaire pour sortir le catamaran de ces récifs, puis de nous remorquer jusqu’au port. Dans ce port, une machine nous permet de sortir le bateau de l’eau pour commencer au plus vite les réparations. Les dégâts furent certes assez importants mais auraient pu être bien pires. Au port, tout le monde s’accordait pour dire « Vous avez eu de la chance de ne pas perdre le bateau… ».

 

Ci-dessous, une petite compilation de photos du sauvetage et des dégâts.

 

 

Et une autre de certaines des personnes qui nous ont aidé. Un grand merci à chacun d’entre eux.

 

 

Le paradoxe voulait que ces moments d’enfer vécus par Venus soient passés au paradis. C’est en effet au beau milieu de poissons exotiques multicolores, d’une eau cristalline et de paysages exceptionnels que le bateau vivait ces terribles moments… Cette île est sans aucun doute la plus belle que j’ai vu du Pacifique, tellement belle que nombreux sont ceux qui viennent y faire leur lune de miel. J’aurais donc pu plus mal tomber au niveau de la destination.

 

Quelques photos des décors de carte postale, ci-dessous.

 

 

Une semaine de réparation, et nous avons pu repartir vers le Royaume de Tonga, où je me trouve actuellement en compagnie de la famille du skipper, qui a pu changer les dates de son voyage.

 

Cela aurait pu être bien pire…

 

A bientôt