z133. Rencontre : Padre Moratalla à San Salvador

« La curiosité mène à tout. Parfois à écouter aux portes, parfois à découvrir l’Amérique« . Cette phrase de l’écrivain Portugais José María Eça de Queiroz est éclatante de vérité. En effet, aller toujours au bout des informations et chercher à comprendre les phénomènes permet souvent d’obtenir des résultats intéressants.

 

Il y a quelques mois, je lisais via Internet un article paru dans le quotidien Français « Le Monde » sur le phénomène grandissant des maras en Amérique Centrale, ces gangs juvéniles qui terrorisent la population, notamment au Honduras et à El Salvador.

Dans cet article, le nom d’un certain Padre Moratalla apparaissait comme l’unique personne apportant une solution à ce grave problème. Mes recherches sur Internet m’ont confirmé que cette personne mène une mission extraordinaire ; j’ai donc mené mon enquête pour pouvoir le contacter, puis le rencontrer à San Salvador. Cette rencontre fut, ni plus ni moins, l’une des plus intéressantes de ma vie. Extraits.

 

Imaginez une seconde, transformer un immense dépotoir avec 500 mètres d’ordures non traitées, en un parc industriel permettant à plus de 200 jeunes de la rue, souvent anciens délinquants, de devenir entrepreneurs. Ce n’est pas tout. Imaginez, à côté de ce parc, de construire un centre d’études pour permettre à plus de 600 jeunes de posséder une éducation suivie, qui leur permettra à leur tour de devenir entrepreneurs. Cela paraît incroyable, non ? C’est pourtant ce qu’a réussi à faire le Padre Moratalla, missionnaire venu d’Espagne en 1987, dans le quartier qui était le plus pauvre et le plus violent de San Salvador. De l’avis général, cela constitue la meilleure expérience de réinsertion du pays. Mais loin d’être un acte isolé, l’expérience du Polígono industrial Don Bosco a pour objectif de poser les bases d’un modèle à suivre pour le développement des pays du tiers-monde

 

Il est 10h00, je rencontre Padre Pépé, comme tout le monde l’appelle ici, devant le monument Don Bosco du parc industriel dont il est le fondateur, et maintenant le directeur. « Tu vois ce monument » me dit-il, « il est à l’image de notre centre et de nos objectifs ; nous avons récupéré des pierres d’églises détruites par le tremblement de terre de 1987, et inutilisables, pour en faire un beau monument. Le centre a le même esprit : nous essayons de récupérer des machines déjà utilisées et ainsi permettre à des jeunes de travailler et se réinsérer » raconte le Padre avec grand enthousiasme (voir photo ci-dessous).

 

 

 

Bien comprendre sa mission demande tout d’abord de connaître le grave problème des maras, spectre qui hante l’Amérique Centrale, et peut-être un jour, malheureusement, bien au délà de cette région. Vu que le sujet est tout de même différent, j’ai préféré faire 2 articles séparés, vous retrouverez celui sur les maras en cliquant ici.

 

Avant de débuter quoi que ce soit, le Padre a pris le temps d’écouter, et de structurer son programme « Quand je suis arrivé à El Salvador, pendant les deux premières années, chaque soir, je me rendais chez les habitants du quartier pour les écouter et vraiment connaître les causes du problème (…) Ces deux années furent les plus fertiles de ma vie, il est important de bien analyser avant de lancer un projet« .

 

« Améliorer une situation, quelle qu’elle soit, demande qu’on puisse offrir une alternative de vie. Une alternative intégrale, car les problèmes de la violence et de la pauvreté sont intégraux » explique le Padre. « La pire des choses est l’assistanat, il ne mène à rien sinon à la prise d’habitude d’être assisté ; cela ne règle rien. Si ces jeunes tombent dans la drogue, dans la violence ou tout simplement ne font rien de leur vie, c’est parce qu’ils baignent dans un milieu négatif et ne trouvent pas d’option de vie. Je souhaite, à travers mes actions, leur offrir une option de vie, et leur permettre d’aller dans le droit chemin, pour qu’ils puissent ensuite, à leur tour, enseigner aux autres. La prison réprimande, moi je veux enseigner, inculquer une mentalité d’entrepreneur (…) 75 % des détenus en prison sont des récidivistes, il faut offrir une possibilité de réinsertion, une loi ne solutionne pas un problème » rajoute t-il.

 

Et concrètement, comment ça marche ? Le Padre s’appuie sur 3 axes majeurs pour développer ses actions : L’éducation, l’entreprise de production et la commercialisation.

 

–  L’éducation : « Sans éducation, on n’arrive à rien. Un centre éducatif a été créé regroupant aujourd’hui plus de 600 jeunes de 6 ans à plus de 20 ans. Ce centre est ouvert à tous les jeunes du quartier. Les jeunes de 6 ans font beaucoup de jeux éducatifs en groupe ; le jeu est important pour le développement de la créativité, de l’amitié et de la solidarité. Pour les plus âgés, nous tentons de trouver leur profil et adapter l’éducation offerte au besoin, en enseignant notamment la mentalité d’entrepreneur. De plus, nous cherchons sans cesse à leur faire prendre conscience que leur développement, mais aussi celui de leur pays, passe par une attitude positive et responsable« .

–  L’entreprise de production : En Europe, 92% du PIB vient des PME (cf.entreprises de moins de 500 employés) et chaque ville possède son parc industriel. Plusieurs petites entreprises s’y regroupent, travaillant souvent en harmonie et cherchant la synergie (cf. la synergie est lorsque 1+1=3). Ici, rien de tout cela ; tout est orienté vers la grande entreprise. Un parc industriel a donc été créé ; il regroupe 10 ateliers (aluminium, menuiserie, chaussure, textile, sérigraphie, plastiques, matrices, boulangerie, imprimerie et mécanique) qui ne sont pas de simples écoles mais des entreprises avec existence légale, pour leur apprendre comment est faite la vie.

 

Photos de jeunes dans un atelier de production.

 

 

 

 

–  La commercialisation : « Bien entendu, rien ne sert de produire si on ne peut vendre. Ainsi, le parc a d’autres activités comme la publicité, le désign – pour pouvoir proposer de nouveaux produits – et bien sûr, la commercialisation. Chaque entité est une petite entreprise et chaque entreprise travaille pour le développement du parc« .

 

Photos de jeunes dans l’atelier design…

 

 

 

Ainsi, à travers toutes ces activités proposées aux jeunes – et bien organisées – Padre Pépé offre des opportunités de se réinsérer, et un moyen d’apprendre un métier qui progressivement les mènera au développement personnel et familial. « Il faut construire du positif et développer une dynamique » rajoutera t-il.

 

Chaque jeune de la rue, qu’il soit délinquant ou non, a donc la possibilité de venir rendre visite au Padre et se fondre dans la dynamique, pour lancer ou relancer sa vie. Pour cela, il lui sera demandé de s’engager non seulement à être sérieux, mais bien entendu à quitter les armes et le gang auquel il appartient. « De la prison tout le monde cherche a s’échapper ; d’ici, personne » me dira fièrement le Padre. Il peut effectivement se vanter d’avoir sensiblement réduit la violence et le chômage du quartier, qui était le plus sensible de la ville. « Chaque personne rentrant dans l’organisation aidera d’une façon ou d’une autre au développement de la communauté (…) une bonne organisation est indispensable…« .

 

L’intérêt du PIDB (Poligono Industrial Don Bosco) n’est pas seulement le développement de ce quartier pauvre d’une zone marginale de San Salvador, mais bien la mise en place d’un modèle devant permettre à terme le développement de nombreuses communautés. « Le grand problème est qu’il n’existe aujourd’hui aucun modèle à suivre pour le développement de ces petites entreprises, tout est fait pour la grande entreprise, le PIDB se veut être la référence à suivre« .

 

Des objectifs ambitieux mais réalisables…

 

« Notre objectif est de créer, dans les 3 ans, un parc industriel dans chaque département de El Salvador (14) et nous travaillons déjà sur le développement du modèle dans 3 endroits en Afrique. Ainsi, dans 3 ans, nous souhaitons avoir 30,000 nouvelles entreprises, ce qui créera de nombreux emplois ; un chiffre ambitieux mais parfaitement réalisable. Ce projet est fait en collaboration avec les plus hautes instances de l’Eglise, avec le gouvernement Salvadorien et les médias nationaux« .

 

A la question « Comment un pays comme la France peut aider à votre mission, quel est l’appel que je peux faire ? », le Padre répond du tac au tac « la meilleure façon de nous aider n’est pas l’envoi d’argent – même si celle-ci est bien entendu toujours appreciée – mais que les entreprises changeant leur machines pour la technologie, ne les vendent plus, qu’elles nous les donnent en état de marche. On sous-estime souvent l’importance de ces vieilles machines, elles sont pour nous primordiales et nous permettent de faire travailler, de réinserer et ainsi de développer. Je cherche le développement de l’industrie avant le développement du commerce, même si les deux doivent aller de pair« .

 

Pour terminer, voici quelques photos prises au PIDB lors de ma présence.

 

Une photo sur le mur montre une équipe de 5 jeunes de la rue qui furent au départ du lancement du projet en 1987. Ces jeunes sont allés faire un stage en Espagne, y ont ramené des machines, et ont pu débuter tout le processus expliqué. Ces jeunes font aujourd’hui partie des formateurs, l’apprenti prenant devant toujours devenir professeur selon la logique du Padre Moratalla.

 

 

Une citation imprimée en grand sur le mur :

 

 

Traduction : « il y a des personnes qui se battent un jour et sont de bonnes personnes, il y a des personnes qui se battent un an et sont de très bonnes personnes, il y a des personnes qui se battent pendant plusieurs années et sont meilleures, mais il y en a qui se battent toute leur vie, celles-lá sont les meilleures ».

 

Un autre dessin illustrant que l’objectif du PIDB est d’être la base d’un monde nouveau, un monde différent…

 

 

Personnellement, j’ai trouvé l’oeuvre du Padre Moratalla particulièrement intéressante car pour une fois, elle ne se cantonne pas au développement d’une communauté (ce qui est déjà une chose formidable) mais à des objectifs bien plus élevés. Comme le dirait Oscar Wilde »La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit« …

Pour davantage d’informations sur le PIDB et son programme, plusieurs solutions :

– Me contacter à l’adresse email ludovichubler@yahoo.fr

– Aller sur le site de l’ONG partenaire Terra Pacifico située à Valencia en Espagne en cliquant ici. Le site est aujourd’hui seulement en Espagnol, mais il sera bientôt en Anglais et Français. 
– Aller sur le moteur de recherche Google, et chercher sous les noms Moratalla ou Polígono Industrial Don Bosco…de nombreuses pages et articles s’afficheront.

 

N’oubliez pas que chacun de nous à un rôle à jouer dans le développement de notre monde…Tout le monde sera gagnant le jour où un Salvadorien ou autre viendra en voyage en France, et profitera de notre bon vin et fromage…

 

A très bientôt.