74. L’incroyable histoire d’Alphonse Pavie

Pavie, ce nom ne vous dit sans doute rien et pourtant, son histoire est extraordinaire et mérite à être connue car ce français originaire d’Amiens fût tout simplement un des pionniers de la médecine moderne au Brésil.

 

Les circonstances ont voulu que, d’une manière insolite, dans les premières décennies du XXème siècle, Itamarandiba, petite ville dans laquelle je fais actuellement ma mission située à près de 500 Kms au nord de Belo Horizonte dans le Minas Gerais (Etat de la région sud-est du Brésil, qui couvre 587.172 Km2), ait eu accès à une médecine du niveau scientifique de celle exercée en Europe à la même époque. Pendant la première décennie de ce siècle, dans le village d’Itamarandiba, Pavie exerça une médecine de haut niveau scientifique, comparable à celle de son pays d’origine, la France.

 

Alphonse Marie Edmond Pavie est né à Amiens (France) le 16 Août 1868, d’un père noble et d’une mère d’origine aristocratique. La famille Pavie doit son nom au fait d’armes de son ancêtre, un militaire Français, Pompéran, qui s’est distingué à la bataille de Pavie, en 1525, en sauvant la vie de François Ier, lors de la guerre contre Charles Quint, Roi d’Espagne et Empereur du Saint Empire.

Son éducation commence auprès de l’archevêque Mallet, à Mont de Marsan, où il a été envoyé, en 1870, quand Amiens est envahie pendant la guerre entre la France et la Prusse. Plus tard, il fréquente le collège de la Providence d’Amiens. A 16 ans, il commence à assister à des opérations chirurgicales à l’Hôtel-Dieu d’Amiens. En 1888, il s’inscrit à la Faculté de Médecine de l’Université de Paris, ses maîtres étant, entre autres : Chauffard, Labbé, Peyrot, Reclus et Richelot. En 1892, en dernière année de médecine, il tombe amoureux d’une actrice de théâtre. Il interrompt ses études et, en possession de la fortune héritée de son père, décédé deux ans plus tôt, il accompagne l’actrice en tournée dans plusieurs pays du continent américain. A Rio de Janeiro, sa fortune s’épuise, en même temps que prend fin sa liaison amoureuse. Pour ne pas compromettre l’honneur de ses ancêtres, il change de nom, se fait appeler Afonso Ulrik, et décide de ne plus jamais retourner en France. Cette pénitence lui était imposée par le code d’honneur de la noblesse française et par la morale rigide de son éducation.

 

En 1894, il se dirige vers l’intérieur du Minas Gerais afin de travailler à la construction du chemin de fer Bahia-Minas, où il assume les fonctions de médecin. La construction se termine en 1898, il reste un an à Teófilo Otoni et, en 1900, il habite le village de Capelinha. Il exerce la médecine dans cette vaste région comprenant divers villages du nord-est du Minas Gerais pendant 10 ans. C’est là qu’en 1903, il se marie avec Maria da Conceição Guimarães. De cette union naîtront quinze enfants. A cette époque, il recommence à correspondre avec sa famille et ses anciens collègues, recevant de France, livres, revues et matériel médical. Il entame de nombreuses correspondances et échanges d’expériences médicales avec plusieurs médecins de Paris, spécialement avec Victor Pauchet (1869-1936), l’un des plus grands chirurgiens d’Europe. Ils avaient été condisciples au collège de la Providence, devinrent collègues à l’Hôtel-Dieu d’Amiens et, plus tard, à la Faculté de Médecine de Paris. Dans plusieurs lettres, Victor Pauchet manifeste sa grande admiration pour Pavie et se rappelle que ce fut lui qui l’incita à embrasser la profession médicale et à se consacrer à la chirurgie. Il insiste pour que Pavie revienne à Paris afin qu’ils puissent travailler ensemble à l’hôpital Saint-Michel. La correspondance avec Victor Pauchet a été d’une importance fondamentale. Elle a permis à Pavie, qui vivait isolé en tant qu’unique médecin d’une vaste région du Minas Gerais, de se maintenir informé de la médecine de pointe pratiquée en Europe.

 

En 1910, Pavie s’est installé à Itamarandiba. Ses relations avec Victor Pauchet, avec d’autres médecins, avec des instituts (particulièrement l’Institut Pasteur de Paris) et avec des fabricants de matériel médical ont permis à Itamarandiba de recevoir ce qu’il y avait de plus moderne en matière d’équipements médico-hospitaliers en France. Tout ceci a rendu possible l’existence dans ce village d’un hôpital, d’une pharmacie, d’un appareil de radiologie et d’un laboratoire d’examens complémentaires, tous d’un niveau technique hors du commun pour la médecine du Brésil au début du siècle. Le laboratoire a été installé en 1911 avec des réactifs et des appareils de premier ordre, choisis à Paris par des amis spécialistes, cela à une époque où ces mêmes moyens étaient très rares au Brésil. Les pièces, les produits pharmaceutiques et biochimiques et les livres importés de France étaient transportés de Belo Horizonte jusqu’à Itamarandiba à dos de mule, au cours d’un voyage de vingt jours. Les équipements plus lourds, comme la table de chirurgie, les rayons X et le matériel pour la future lumière électrique, ont été apportés par des chars à boeufs. De ce fait, en 1911, on trouve à Itamarandiba une technique médicale de pointe parmi les plus avancées de l’époque : moyens de stérilisation, chimie du sang, hématologie, bactériologie et sérodiagnostic de la syphilis, typhus et paratyphus A et B, anatomie pathologique (microscope et microtome) et dispositif pour photomicrographie.

 

En 1911, il conçoit et réalise le projet de la Santa Casa de Misericórdia de Itamarandiba. Plus tard, il crée l’Association des Dames de la Croix Rouge, lesquelles reçoivent une formation technique de soins infirmiers, et puis vont travailler à la Santa Casa (hôpital pour les pauvres de même type que l’hôtel Dieu). Après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans la plus pure abnégation, en traitant des patients pauvres du nord-est du Minas et en s’occupant de sa nombreuse famille, il juge avoir payé son “péché de jeunesse”. Sur l’insistance de sa famille et de l’archevêque de Diamantina, il reprend son nom de famille. Mais jamais il ne retournera en France, malgré les appels répétés de ses familiers et de Victor Pauchet.

 

La reconstitution de l’oeuvre médicale de Pavie a été facilitée par la grand quantité de documents écrits et photographiques qu’il a laissés. Dès 1911, il dispose d’un laboratoire pour le développement des photographies. Tous les procédés ont été notés et plus de 500 photographies sur son activité médicale ont été conservées. C’est encore en 1911 qu’il commence à traiter les lépreux. Pavie réunit, à partir de 1911, les lépreux d’Itamarandiba et des villages voisins dans de petites “cases”, à 2,5 Km du village. Au delà de l’isolement, Pavie met en oeuvre un traitement scientifique, en se servant de ce qu’il y avait de plus moderne à une époque où le diagnostic et la thérapeutique de la lèpre sont inexistants au Brésil.

 

Les malades de toute la contrée se rendent au village d’Itamarandiba, attirés par la notoriété de Pavie et par la nouveauté des procédés techniques, qui font de cette localité un centre de référence pour la médecine de la région. Tous les cas de chirurgie d’urgence de la région sont envoyés à Pavie et l’hôpital s’agrandit progressivement jusqu’à atteindre 104 lits. Finalement, en 1924, le tout premier dans le nord-est du Minas Gerais, il installe l’électricité dans le village, tout le matériel étant importé de France.

Isolé dans le Sertão, région dans l’Etat du Minas Gerais, quand les nombreux villages de la région n’étaient pas encore liés au centre par des routes et que les caravanes de mulets étaient l’unique moyen de transport et de communication, il parvient à actualiser ses connaissances grâce aux livres et aux revues françaises et grâce à la correspondance avec ses collègues de Paris. Se servant de l’anesthésie locale, qu’il avait apprise avec Paul Reclus (1847 – 1914), professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Médecine de Paris et initiateur de l’anesthésie locale par infiltration, il réalise des interventions chirurgicales les plus variées. Ainsi deux années à peine se sont écoulées depuis le début de l’anesthésie régionale en France lorsque Pavie commence à l’utiliser à Itamarandiba. Il fait venir d’Europe pratiquement tous les livres fondamentaux de médecine du début de ce siècle et reçoit plusieurs revues médicales. Toute cette littérature et ces correspondances lui permettent de rester en courant de l’actualité dans une des régions les plus isolées et les plus pauvres du Brésil jusqu’à aujourd’hui, le Sertão de Minas Gerais. Il devient grand ami de Juscelino Kubitschek à l’époque où celui-ci était député fédéral et maire de Belo Horizonte. Le futur Président de la Republique du Brésil se référait à Pavie comme “un médecin hautement reconnu et à qui je suis lié par une profonde amitié”. À Rio de Janeiro, où les grands chirurgiens qui sont passés chez Victor Pauchet à Paris, ont déjà entendu parlé de son oeuvre médicale, Pavie est reçu non pas comme un médecin de la campagne, mais comme un grand chirurgien.

 

A partir de 1947, le poids de l’âge et la perte progressive de la vision font qu’il diminue progressivement son activité médicale, passant la direction de la Santa Casa à son fils José Pavie. Il meurt le 3 octobre 1954.

 

Il est surprenant de voir que Pavie a réussi à utiliser de façon pionnière les grandes avancées technologiques, presque simultanément à leur introduction en Europe, dans une région si éloignée des grands centres. Ainsi, entre 1910 et 1912, il a monté un hôpital avec toutes les ressources techniques qui émergeaient en Europe.

 

Faute de moyens financiers, l’hôpital d’Itamarandiba a aujourd’hui quelque peu perdu de sa superbe mais le souvenir de l’oeuvre d’Alphonse Pavie est resté dans la mémoire de tous les habitants de la région (voir photo ci-dessous de la statut rappelant son souvenir).

 

 

Aujourd’hui, plusieurs de ses petits-fils habitent toujours dans la région et j’ai eu le plaisir de pouvoir discuter avec certains d’entre eux.

 

L’histoire de Pavie reste très peu connue en France et je pense qu’il serait intéressant de la faire connaître. Ainsi, si vous êtes journaliste ou si développer cette histoire vous intéresse, vous pouvez me contacter, j’ai accès à toutes ses archives et notamment toutes les photos citées ci-dessus.

 

A bientôt